Un aperçu de la culture séculaire du Vietnamien. Journée ARIE, 2014 – CHS Paul Guiraud.

Une réflexion intéressante sur l’origine de la culture vietnamienne par LUONG Can Liêm, Psychiatre, Dr en Psychologie. Chargé de cours, Paris 5 et 13 (DIU de psychiatrie transculturelle, Prof. M-R Moro). Association Scientifique Franco-Vietnamienne de Psychiatrie et de Psychologie médicale.

La culture séculaire du Vietnamien est un syncrétisme de quatre sources sur un fonds commun, liées à sa situation géographique et historique entre au Nord la civilisation chinoise, et les civilisations du sanskrit au Sud. Le catholicisme représente un apport plus récent, très lié à l’histoire politique du Vietnam qui ne sera pas abordé dans ce cadre restreint.

Le fonds commun : le culte des ancêtres et le panthéon des aïeux.

Le mythe fondateur des Vietnamiens est d’être les enfants d’un couple de deux demi-dieux (Au-Co et Lac Long Quan) dont la moitié suivra le Père pour peupler l’interland – l’arrière-pays – et l’autre la Mère pour descendre vers la plaine et le littoral. C’est dire leur mémoire collective douloureuse de la séparation précoce et aussi la pérennisation du Culte des Ancêtres indestructibles autour d’un autel que chaque Vietnamien érige chez lui. Ce Panthéon des Aïeux est un espace sacré in domo ; ce n’est pas un culte des morts mais le rappel des transmissions générationnelles fondées sur la Vertu des anciens qui appellent à la descendance de préserver et bonifier.

Des civilisations mélanésiennes du Sud, la place des femmes et des mères.

Les ethniques minoritaires du Vietnam portent d’avantage leurs fonds d’héritage des civilisations mélanésiennes autour du matriarcat. L’ethnie majoritaire, les Kinh, a reçu les influences du monde sinisé axées sur la transmission patrilinéaire du patronyme, de la culture, du foncier. Toutefois, dans le langage, la fonction directrice est pointée par le féminin. Ainsi, ce qui est principal est matriciel : le fleuve principal est au féminin (Sông cai) = « sông » pour fleuve et « cai » comme un qualificatif féminin (équivalent à l’article La), la porte principale (Cua cai) ; l’interrogatif : Cai gi ? (Quid ?).

Du taoïsme, le monde est unité et son mouvement est binaire : le Yin et le Yang.

Pour saisir toute chose – son entité – il faut lui donner du contraste, c’est-à-dire saisir ce qui est et ce qui n’est pas. L’approche n’est pas dans l’exclusion ou l’élimination (dans ce cas, c’est le tiers exclu et l’on reviendrait à l’entité) mais dans la complémentarité : une chose existe parce que son complémente existe, le plein existe parce que le vide existe mais ce n’est pas le néant. C’est la dialectique non contradictoire Yin Yang comme par exemple dans le couple le masculin-le féminin, le jour-la nuit, la vigilance-le rêve, la parole-le silence…

Par cette dialectique, l’homme peut se mettre à la place de l’autre, en lui l’égotisme cohabite avec l’altruisme, l’amour et la haine se disputent une harmonie. En toute chose et tout état, cette dialectique est moteur d’un mouvement du grossier au détail – l’analyse par ramification – et inversement reconstitue le global à partir des éléments par regroupement – la synthèse –.

En général, l’homme ignore le complémentaire car silencieux, ou oublie son existence car invisible. Il « désire » toujours plus de Yang et il creuse sans le savoir le manque de Yin en pensant qu’en « augmentant » son Yang, il sera comblé. C’est une soif sans fin.

Du bouddhisme, la question de la souffrance.

Le bouddhisme est un enseignement philosophique, un art de vivre, une religion sans Dieu.

L’énoncé premier du Bouddhisme : l’existence est faite de souffrance de deux types mais souvent l’homme ne sent ou ne vit que le premier car il ignore qu’il ignore ce qu’est la vraie souffrance existentielle. C’est par ce type d’énoncé que longtemps, le bouddhisme a été considéré comme une religion pessimiste ou une pensée nihiliste.

La première souffrance est celle du manque. L’homme palie cette souffrance par la pulsion du toujours plus, c’est-à-dire le désir : avoir plus d’objets, dire plus de paroles, plus de Yin et Yang dans le cycle dit de la « Production Conditionnée ». Une chose accomplie provoque une frustration qui indique de recommencer et qui conditionne l’étape suivante, et ainsi de suite. La deuxième souffrance est celle de l’ignorance masquée par l’ignorance de l’ignorance qui donne le sentiment ou l’impression de savoir. Alors que le Vide est aussi important que le Plein, l’homme a besoin de paroles pleines ; la parole le structure et conditionne sa conduite : c’est un ordre qu’il se donne pour faire et qui le fait vivre. Mais ainsi, l’homme s’est réduit lui-même en un objet de langage, un être sémantique. Il a fabriqué le langage pour donner au monde du sens mais qui finalement restreindra sa liberté. Lorsqu’il a, il est et quand il est, il a : l’Etre et l’Avoir forment un couple, disons Yin Yang.

Il sera donc question de l’emprise du langage sur le réel et sur la personne.  Pour se réaliser comme un être en entier, l’homme pratique le « Lâcher-prise » et le « Détachement » du sens des mots et des symboles qu’il a inventés et qui le gouvernent. C’est la source même du changement : je suis moi et je serai un autre. Le Bouddha – l’Eveillé (à cette vérité ontologique) – dira « mille vies dans une existence et mille existences dans une vie ». C’est ce renouvellement de soi qui s’enracine dans la pensée populaire avec la notion de réincarnation (différente de celle de la résurrection).

Ce mouvement est possible parce que l’homme bénéficie dès sa naissance d’un patrimoine informe – le Karma – qui apparaîtra évident, visible, fonctionnel avec les circonstances qui le sollicitent. L’homme libre est amené à bonifier ce capital générationnel au cours de son existence et comme il est né en entier, il est animé d’un cœur pur de bonté pour le recevoir et le transmettre aux générations futures.

Du coup, au niveau de la première forme de souffrance, on parle pour combler le silence, pour lui assigner du sens. La parole comme l’antithèse du silence. Au niveau de la deuxième forme de souffrance, le silence est le tiers neutre entre l’affirmatif et le négatif. Un tiers inclus.

Une fois la personne s’est reconstituée dans son être en entier au-delà du Verbe, il connaîtra cet instant exquis sans contradiction, ni tergiversation, toujours renouvelé du « ici, maintenant et pleinement » : c’est le Nirvana instantané qui peut paraître pour une éternité quand on le vit.

Du confucianisme, l’homme de Bien est vertueux.

L’homme s’épanouit par l’éducation de sa personnalité contre le désir sauvage. Ce sont les Cinq Vertus : pratiquer le sens humain, pratiquer le sens du juste, pratiquer le sens des rites (règlement, politesse, convention…), pratiquer le sens de la sagesse avec esprit (l’insight), pratiquer le sens de la loyauté. Ces Cinq Vertus s’emboîtent dans une circularité qui fait avancer l’éthique personnelle et la morale publique à l’origine de la portée politique du Confucianisme.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Le sens humain ; c’est la réciprocité, la capacité à donner et à recevoir, à imaginer être à la place de l’autre pour le comprendre. Il est un être humain comme je le suis, pas mon objet représenté ou un symbole désincarné ou une représentation imaginaire.  Le sens du juste, ce n’est pas une moyenne, ni un compromis de bon aloi. C’est construire une harmonie au Juste Milieu des choses et des êtres. Le sens des rites ; c’est le respect des conventions qui permettent la relation. Le sens de la sagesse ; c’est prendre du recul et avec le recul, la pensée se décentre, lâche prise des premières impressions et se détache des emprises. La loyauté, c’est la confiance en soi et en l’autre. Et ainsi, par la loyauté, le sens humain se renforce et se bonifie.

Dans cette circularité des Cinq Vertus, la famille inculque d’abord à l’enfant le sens du devoir comme la source conventionnelle de l’appartenance réciproque et de la confiance entre les générations. Dès que la confiance est entière, l’éducation consiste à « remonter » l’ordre cité des principes jusqu’à l’accomplissement complet du sens humain et devenir un « Homme de Bien », une sorte d’équivalence de « l’Honnête Homme » du XVIIè siècle français.  Du côté de la personne, l’enfant se construit selon un « chassé-croisé » avec les préceptes familiaux en partant du postulat du sens humain dès sa naissance puisqu’il est reconnu dans sa filiation jusqu’à construire son âge adulte comme une loyauté envers autrui. La famille est une société en miniature où l’individu y apprend les règles avant d’entrer dans la vraie société caractérisée par l’anonymat, la violence des relations et le commerce des sentiments. L’individu se réfèrera toujours à sa famille qui est classiquement, son espace, son temps et sa culture de référence stable. Si l’amour parental est naturel, la piété filiale s’apprend car elle oblige la personne à remonter le temps, à revenir à ses sources et des deux côtés – les parents et les enfants – le sentiment d’attachement sera réciproque. C’est la fonction de la mémoire affective du culte des ancêtres car un jour, on sera un ancêtre après avoir été un enfant.

Dans ce syncrétisme, le Taoïsme aborde la cosmologie, le Confucianisme organise l’éducation de l’être social autour de l’éthique et le Bouddhisme entend répondre à la question de la Souffrance par la Liberté de vivre « ici, maintenant et pleinement ». Chez le Vietnamien, la famille reste centrale dans l’élaboration de l’individualité.

Auteur : LUONG Can Liêm, Psychiatre, Dr en Psychologie. Chargé de cours, Paris 5 et 13 (DIU de psychiatrie transculturelle, Prof. M-R Moro). Association Scientifique Franco-Vietnamienne de Psychiatrie et de Psychologie médicale.

Références : Bouddhisme et Psychiatrie, 1992. Paris, L’Harmattan. Psychothérapie bouddhique. Méditation, éthique, liberté, 2002. Paris, L’Harmattan. Psychologie politique de la citoyenneté, du patriotisme, de la mondialisation. Sept études cliniques. 2002. Paris, L’Harmattan. De la psychologie asiatique. L’humain, le politique, l’éthique, 2004, Paris, L’Harmattan. Psychologie transculturelle et psychopathologie. Occident et Asie orientale, 2006. Paris, You Feng. Conscience éthique et Esprit démocrate. Etude sur l’harmonie et le politique, 2009. Paris, L’Harmattan. Eléments de psychologie de la vie du Bouddha, 2014. Paris, L’Harmattan. Le Réfugié Climatique. Un défi politique et sanitaire, 2014. Paris, L’Harmattan.

Sur le net : http://geza.roheim.pagesperso-orange.fr/html/luong.htm ;http://www.jle.com/e-docs/00/03/FC/08/article.phtml ; http://geza.roheim.pagesperso-orange.fr/html/luong3.htm ; http://www.vietnammonpaysnatal.fr/PDF/Le%20vietnamien%202.pdf ;                                                   http://www.aafv.org/+-Docteur-Luong-Can-Liem-+

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